À Sarcelles, le souvenir des glissades de Moïse Kouame, dont "la famille vivait tennis"
Jour de joie au tennis club sarcellois: Moïse Kouame qui s'y entraînait enfant, souvent avec sa propre mère en sparring-partner déterminée, s'est qualifié jeudi à 17 ans pour le troisième tour de Roland-Garros, lui dont "la famille vivait tennis".
Au-dessus d'un green-set du club de son enfance, même les chaises de la cafeteria ont des balles de tennis comme patins. Chacun se remémore "le petit dernier" de la famille Kouame, en rendant un hommage appuyé à sa mère, Suzanne, présente à Roland-Garros pour le voir gagner.
"Sa mère m'appelait souvent pour jouer avec ses enfants, c'était une vraie battante: elle-même jouait tout le temps avec eux, leur lançait des balles, même si elle ne savait pas forcément très bien jouer", se souvient l'élu de la ville chargé du patrimoine, Sibiry Konaté, 29 ans, assurant qu'elle avait inscrit ses enfants, les filles comme les garçons, au club de la ville de Sarcelles (Val-d'Oise).
"Moïse, il devait avoir peut-être 6-7 ans quand je lui ai servi de sparring-partner. Je me souviens de ses dents droites et blanches, de son petit regard concentré et de son énorme énergie: il était très démonstratif, très agile, allait sur toutes les balles. Je pense qu'il a beaucoup travaillé sur lui parce que j'ai été frappé par sa grande maturité à Roland-Garros, à 17 ans, pour se retenir, se contenir, aux moments décisifs du match", ajoute-t-il.
"C'était une famille qui vivait tennis, des aînés au petit dernier, Moïse", admire aussi Aly Mouhamad, 45 ans, enseignant de tennis au club. "Tout petits, à quatre ou cinq ans, ça glissait déjà sur les courts en terre battue! Moïse m'avait impressionné par ses qualités physiques et ses glissades pour aller chercher la balle", ajoute-t-il.
Le club est tapissé de portraits de stars du tennis, où Moïse n'apparaît pas encore, aux côtés de la Sarcelloise Océane Babel, qui joua aussi à Roland-Garros à 17 ans.
Président du club, Eric Peyssies, enlève son chapeau de cowboy, en ce jour de canicule, pour raconter à l'AFP une anecdote qu'il dit tenir du directeur sportif de l'époque, Gérald Brémond: "Un jour, il entraînait les petits de haut niveau, dont Moïse, il est remonté des terrains, ébahi, et m'a dit: +c'est un génie du tennis, je fais des services très forts avec lui et il m'a fait un retour amorti rétro!+".
"Ils étaient deux frères, Moïse et son aîné, Michael, qui à l'époque était un peu le moteur de l'histoire. Puis on s'est aperçu que le petit avait quelque chose en plus", résume M. Peyssies, tout en soulignant qu'il n'est pas resté très longtemps à Sarcelles, "c'était l'initiation".
- "Sarcelles rayonne" -
S'hydratant après l'un de ses cinq entraînements hebdomadaires, Félicité, 10 ans, les cheveux tressés en chignon, sort d'un des courts en terre battue que foulait Moïse à l'extérieur. L'enfant, intimidée, sait que sa propre grande soeur a joué avec lui mais ne lâche qu'un "on est content" après sa victoire. Son père, Yannick, conseiller bancaire de 43 ans, a lui immédiatement une pensée pour la mère de Moïse qui "savait ce qu'elle voulait: s'il en est là, c'est grâce à elle".
Ce succès - dans un sport élitiste - d'un enfant du quartier des Chardonnerettes, Français de mère camerounaise et de père ivoirien, "touche" particulièrement dans cette ville cosmopolite, explique-t-il. "Ma fille Félicité, sa maman est ivoirienne et moi je suis congolais. Et pour une fois, Sarcelles rayonne, au lieu d'être évoquée en mal."
Quelques heures après sa victoire, le maire de la ville élu en mars, Bassi Konaté, 38 ans, sort justement du club. "C'est une fierté d'avoir un jeune Sarcellois qui excelle à ce niveau de compétition", dit-il à l'AFP, tout en vantant "une terre de sports comptant déjà des champions en foot, en karaté, en boxe ou en rugby".
"Le centre sportif, c'est le lieu de la mixité et c'est un levier pour beaucoup, dont Moïse Kouame maintenant: on a hâte maintenant qu'il gagne la compétition!", ajoute-t-il, vantant lui aussi "le travail fait par sa mère qui s'est battue ardemment pour ses enfants".
Déjà, son adjoint délégué aux sports, Nabil Chabane, rêve de rendre plus accessibles tous les sports, dans une des villes les plus pauvres du pays: "On n'a pas de terrains de tennis extérieurs gratuits à Sarcelles, c'est un projet de la nouvelle municipalité".
(A.Laurent--LPdF)