Obésité et hyperphagie boulimique: une prise en charge complexe et pas assez développée
Toujours un "angle mort" malgré des améliorations: la prise en charge des personnes souffrant à la fois d'obésité et d'hyperphagie boulimique, un trouble des conduites alimentaires (TCA), pâtit en France d'un sous-diagnostic et de difficultés d'accès aux soins, selon des spécialistes.
"Entre 20 et 30% des personnes en situation d'obésité souffrent de TCA, principalement d'hyperphagie boulimique", expose à l'AFP Sébastien Guillaume, psychiatre au CHU de Montpellier. "C'est très fréquent mais c'est un peu un angle mort", relève-t-il.
L'hyperphagie boulimique est un trouble psychique qui se caractérise par l'ingestion compulsive de grandes quantités de nourriture de façon incontrôlée dans un temps assez court, à n'importe quelle heure du jour et de la nuit.
Contrairement à la boulimie, ces crises ne sont pas suivies d'un comportement compensatoire (utilisation de laxatifs, vomissements provoqués, etc.) et entraînent généralement un surpoids ou une obésité.
Au moins 3 à 5% de la population serait touchée, selon la Haute autorité de santé, ce qui en fait le trouble alimentaire le plus répandu, devant la boulimie et l'anorexie.
Pourtant, "malgré une tendance à l'augmentation, il reste largement sous-diagnostiqué et entouré de stigmatisation", déplore la Fédération français anorexie boulimie (FFAB), qui lui consacre sa semaine de sensibilisation à l'occasion de la journée mondiale des TCA, le 2 juin.
L'hyperphagie boulimique s'accompagne souvent de "honte, de culpabilité, les personnes n'osent pas en parler et des professionnels peuvent encore dire que c'est une question de volonté", rapporte Nathalie Godart, présidente d'honneur de cette Fédération.
- Plusieurs mois d'attente -
Malgré sa prévalence, l'hyperphagie boulimique reste donc "peu repérée et prise en charge", constate-t-elle, et la difficulté d'accès aux soins est encore plus importante pour les personnes combinant TCA et obésité.
Ces personnes nécessitent une prise en charge spécifique, "mais un nombre extrêmement important n'y ont pas accès", affirme la psychiatre de l'enfant et de l'adolescent.
"L'offre existe, mais elle est insuffisante", abonde le Dr Magalie Miolanne, vice-présidente du Groupe de Coopération et de Concertation des centres spécialisés obésité.
Vu leur complexité, les personnes en situation d'obésité souffrant d'hyperphagie boulimique doivent essentiellement être prises en charge dans ces centres spécialisés obésité (CSO), au nombre de 42 en France.
Mais les délais globaux de prise en charge peuvent être longs: 3 mois à Clermont-Ferrand, plus d'un an à Lyon, détaille cette coordinatrice médicale du CSO CALORIS pour l'Auvergne.
Et toutes les équipes spécialisées dans l'obésité ne sont pas forcément formées aux spécificités des TCA.
L'hyperphagie boulimique étant souvent associée à d'autres troubles psychiatriques, la prise en charge doit d'abord passer par de la psychothérapie, "ce qui ne fait pas maigrir et va être compliqué à accepter pour des patients" en obésité sévère, souligne Sébastien Guillaume.
Ces patients ont aussi parfois une altération du système de récompense, des sensations et motivations, qui complique certaines approches diététiques, ajoute le psychiatre.
- L'espoir des anti-obésité -
Des "améliorations" sont toutefois en cours, précise-t-il.
Ainsi, la feuille de route obésité 2026-2030 prévoit de "soutenir le développement de la branche hyperphagie boulimique", en coordination avec les filières obésité et santé mentale, et d'améliorer la formation des professionnels.
De son côté, la FFAB a commencé à travailler avec les centres spécialisés pour "former, informer et structurer une vraie filière obésité et TCA", indique le Pr Godart.
La prise en charge de l'obésité est bouleversée depuis l'arrivée des traitements comme Wegovy et Mounjaro, des analogues GLP-1, une famille de médicaments qui suscite aussi de grands espoirs pour les patients souffrant d'hyperphagie boulimique.
Si les études restent peu nombreuses, "ces molécules semblent aider certains patients à diminuer l'impulsivité alimentaire" et les crises de boulimie, pointe le Dr Miolanne, prévenant que ce n'est pas "une solution miracle".
Actuellement, ces médicaments remboursés dès mi-juin, ne sont pas recommandés pour traiter l'hyperphagie boulimique, mais ce trouble du comportement alimentaire n'est pas une contre-indication à leur utilisation.
Attention cependant pour les patients avec un antécédent d'anorexie, chez lesquels ces traitements pourraient induire des "mésusages", avertit le Pr Guillaume.
En psychiatrie, les anti-obésité ouvrent "plein de perspectives, mais il faut rester très précautionneux", faute de certitudes, insiste le psychiatre.
(L.Garnier--LPdF)